L’extrême droite en Europe : une finalité inévitable ?
« Le macronisme est un trou noir dévorant l’identité de la France pour que notre nation se perde dans son déclin civilisationnel et social », déclarait Jean-Philippe Tanguy après la déclaration de politique générale de François Bayrou.
Cette vision du déclin civilisationnel ne se limite plus à un seul parti français à la rhétorique fascisante : elle s’est étendue à l’ensemble de l’Europe, où une extrême droite décomplexée impose désormais son discours xénophobe, souvent justifié par des arguments économiques. Si son ascension repose sur le rejet de l’étranger, elle s’explique aussi par une colère croissante envers des élites perçues comme déconnectées, face aux crises de l’inflation, de la sécurité, de l’éducation et de la santé. L’essoufflement du tournant libéral des années 2000 et son incapacité à répondre aux attentes populaires plongent l’Europe dans une instabilité croissante, dont les classes moyennes et précaires font les frais.
Dès la seconde décennie du XXIᵉ siècle, les signes d’un affaiblissement du libéralisme apparaissent : en 2013, le FDP allemand disparaît du Bundestag ; en 2014, les libéraux de l’ALDE reculent au Parlement européen au profit des conservateurs eurosceptiques et des populistes ; en 2015, les Libéraux Démocrates britanniques s’effondrent tandis que les Conservateurs remportent une majorité absolue. Après la crise financière de 2008, la droitisation de l’Europe s’accélère avec la crise migratoire de 2015, renforçant les partis nationalistes et identitaires : le PiS en Pologne avec Andrzej Duda, le Jobbik en Hongrie dès 2014, ou encore la Lega en Italie. Ce basculement remet en cause l’hégémonie du libéralisme, pourtant dominant à la fin du XXᵉ siècle.
Depuis 2020, l’extrême droite européenne ne cesse de progresser. En France, Éric Zemmour et son parti Reconquête, soutenus par Marion Maréchal, récoltent 7 % des voix à la présidentielle de 2022, bénéficiant d’une surmédiatisation massive, avec 47 % du temps d’antenne accordé aux politiques sur TPMP. Cette exposition médiatique, souvent financée par des soutiens milliardaires, accompagne la montée en puissance des extrêmes droites. Les élections européennes de 2024 confirment cette tendance : au Portugal, Chega quadruple son nombre de sièges à l’Assemblée de la République ; en Slovaquie, Peter Pellegrini accède à la présidence, renforçant le gouvernement populiste de Robert Fico.
Au Parlement européen, l’extrême droite enregistre une percée spectaculaire avec la coalition Patriotes pour l’Europe, remplaçant Identité et Démocratie et devenant la troisième force politique de Strasbourg, reléguant les libéraux de Renew Europe au second plan. Cette montée en puissance repose sur une stratégie de dédiabolisation, où des partis identitaires adoptent un discours plus respectable pour galvaniser un électorat séduit par un populisme exacerbé. La mise en scène d’une nation héroïque en péril face à un « grand remplacement » séduit un électeur désabusé par l’élitisme gouvernant et en le préoccupant davantage par son sentiment d’insécurité que par son ticket de caisse.
La liberté de la presse, mal comprise, a été influencée par des intérêts privés qui façonnent les récits médiatiques, contribuant à accentuer les peurs liées à l'immigration, notamment envers les populations maghrébines. Ce phénomène est alimenté par des discours populistes qui, en jouant sur la peur de l'autre et sur une conception ethno-nationaliste de l'identité européenne, créent une crise identitaire où l'extrême droite se pose en protectrice des valeurs nationales. Ce discours rencontre un écho parmi une partie grandissante de la population, souvent en quête de repères face à une mondialisation perçue comme déstabilisante et une classe politique jugée déconnectée des réalités quotidiennes. Il serait naïf de réduire cet électorat à quelques skinheads prêts à jeter des Algériens dans la Seine : la base électorale du nationalisme s’est élargie, séduisant une frange de la population en quête d’ordre et de souveraineté, un électorat plus rural, ouvrier, souvent éloigné de l’insécurité qu’il craint tant.
Le recul de la démocratie est aussi un facteur de cette tribordisation du paysage politique européen. La crise de la représentation politique, illustrée par de nettes chutes de la participation aux élections nationales, les restrictions des libertés civiles par la vidéosurveillance et les lois sécuritaires ou encore la désinformation massive et incontrôlable sur les réseaux sociaux tendent à faire apercevoir les échecs des régimes représentatifs, qui éloignent de plus en plus gouvernants et gouvernés.
Rousseau disait : « Les Anglais sont libres une fois tous les cinq ans. » Il semblerait que l’Européen aussi. Prêt à renoncer à une liberté qu’il a déjà abandonnée institutionnellement, il privilégie un pouvoir fort, assumant son autoritarisme face à des élites déconnectées, si tant est qu’elles aient déjà compris le peuple un jour.
Néanmoins, la résistance existe. En Allemagne, 250 000 manifestants se réunissent à Munich contre l’AfD, qui ne cache plus ses dérives racistes ; en France, en juin 2024, des milliers de militants antifascistes défilent contre le Rassemblement National ; à Londres, en août 2024, des mobilisations s’opposent aux émeutes racistes.
Les figures de l’extrême droite elles-mêmes se heurtent à la justice. En juin 2023, le groupe suprémaciste blanc Action des Forces Opérationnelles est visé par le Parquet National Anti-Terroriste pour avoir planifié des attentats contre des musulmans. Yvan Benedetti, militant nationaliste français, est condamné en 2019 pour reconstitution de ligue dissoute et en 2022 pour négation de crime contre l’humanité après un article sur la Shoah. En Italie, Matteo Salvini est condamné en 2024 pour séquestration et abus de pouvoir après avoir empêché un bateau de 147 migrants d’accoster, sauvé in extremis par l’association Open Arms, invoquant la « protection des frontières italiennes ».
L'ascension de l'extrême droite en Europe, alimentée par un rejet de l'étranger et une défiance croissante envers les élites, semble être un phénomène complexe et multiforme. En exploitant les crises sociales et économiques, ces partis réussissent à séduire une large part de l'électorat, en particulier ceux désabusés par un libéralisme incompétent.
Matéo GRIGNON



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